Chemin De Fer

  • Petit frère, c'est un fait divers vu du côté du coeur?: l'histoire de Yann dont le demi-frère, Pierrot, est assassiné d'une balle à bout portant après avoir rendu visite à sa fille Loum à qui il a laissé un cadeau bien encombrant.
    Yann, pour protéger Loum, part sur les traces de ce frère si différent de lui et se laisse entraîner dans les milieux interlopes de la nuit et du grand banditisme.
    Il glisse peu à peu d'un monde à l'autre, du chemin «droit» au chemin «tordu», de son insensibilité première envers Pierrot à un puissant ressenti fraternel pour cette part de lui demeurée inconnue.
    Dans ce passage d'un monde à l'autre réside l'essence de ce récit troué, parcellaire, comme sont à la mémoire les photos distribuées sur le miroir derrière la mère amnésique, comme est troué et parcellaire notre rapport au réel. C'est tout l'enjeu de ce texte de François Emmanuel (La question humaine, Ana et les ombres) qui emprunte aux codes du polar pour interroger l'humanité et les errances de l'affection.
    Marc Desgranchamps se nourrit des archétypes du film noir des années soixante-dix, de Melville à Verneuil, et extrait du texte des images troublantes, pour en livrer un singulier story-board.

  • Mitka, jeune marin d'Europe de l'est, rencontre, à Londres, Valerie Brandon dont il tombe éperdument amoureux. Valerie est courtisée par le riche Evershed qu'elle n'est pas sûre d'aimer. L'innocent amour que Mitka lui voue la flatte et lui donne l'illusion qu'un autre choix est possible. L'insatisfaite Valerie est prête à se jouer de Mitka pour se distraire de sa vie ennuyeuse. Comme souvent chez Katherine Mansfield, les femmes sont farouchement libres et mènent la danse, sans scrupule ni souci de morale. Katherina Christidi a saisi l'ironie acide...
    Intrépide amour est écrit à la fin de l'année 1914, au moment où Katherine Mansfield vit une crise dans le couple qu'elle forme avec John Middleton Murry et où elle est attirée par l'écrivain français Francis Carco.

    Publié en anglais pour la première fois en 1972, Intrépide amour n'avait jamais été traduit en français.

    Traduit par Marie-Odile Probst.

  • Mars violet

    Oana Lohan

    «Se barrer à vingt ans d'un pays qui sort d'une dictature atroce et ouvre ses frontières, rien d'étonnant là-dedans. Franchement ça a été la première chose réellement bandante qu'elle ait faite depuis sa naissance. Ou presque.» Mars Violet est un roman total, un roman monstre. Oana Lohan, met tout ce qui fait sa vie, son éducation, la révolution, les blessures et les deuils, la fuite, l'exil ou le retour, les amours et les errances dans ce texte furieusement intime et complètement rock.

  • Chaque jour, avant le repas, une mère vieillissante mais vaillante sort les chiens, sous l'oeil attendri de son fils. Les chiens n'ont jamais les mêmes noms, ne sont jamais les mêmes mais invariablement, avant le repas, elle sort les chiens. Jusqu'au jour où, sans explication, ce rituel s'interrompt.
    Dans Sortir les chiens, il y a deux personnages principaux, un fils, qui est aussi le narrateur, sa mère, quelques personnages annexes, puis il y a le personnage central?: la relation mère-fils, l'imagination un peu folle de l'une, la tendresse de l'autre.
    À quoi se raccroche cette vieille dame qui promène chaque jour une compagnie de chiens aux noms toujours renouvelés, qui mange comme un oiseau, s'intéresse à tout ce qui fait la vie, mais s'esquive sans cesse?? Pourquoi ce fils protège tant sa mère?? Quel secret cache une telle compassion??
    On le sait, Isabelle Minière est une orfèvre du sentiment, elle excelle ici à nous plonger dans les arcanes d'une relation très particulière à la limite de la raison.
    Olivia Lévêque privilégie des éléments simples pour transmettre à la surface du papier des émotions d'une extrême justesseâ€...: la subtilité des couleurs, l'économie des aplats, l'esquisse, pour un résultat faussement naïf où le presque rien dit énormément.

  • Lia Déminadour mesure quatre-vingt-dix-huit centimètres. Après avoir été élevée et chérie par sa soeur, elle se trouve soudainement jetée dans la vie adulte malgré sa taille d'enfant. Sa naïveté et sa candeur ont tôt fait l'épreuve des amitiés et des amours jamais dénués d'arrière-pensées. Mais Lia la naine harmonieuse, à l'instar de la plume d'orfèvre de Béatrix Beck, surmonte chausse-trapes et écueils comme par enchantement. En donnant un féminin au nom de lilliputien, qui n'existe qu'au masculin, Béatrix Beck campe un personnage inoubliable, dans ce roman goguenard, insolent et néanmoins tendu par l'émotion. Grâce à sa maîtrise absolue de l'écriture, ses coq-à-l'âne et ses ellipses temporelles déconcertantes, elle fait de Lia la lilliputienne une de ses plus grandes héroïnes. Annabelle Guetatra recompose joyeusement la vie trépidante de Lia, brode sur un détail, s'arrête sur une image. Ses personnages malicieux nous étonnent et sautent d'une page à l'autre en rejouant l'histoire à leur manière, aussi subjective que ludique.

  • A-t-on déjà dit avec autant de franchise qu'on avait le droit de ne pas aimer sa mère, même quand la société nous impose d'être une «bonne fille»?? Rendez-vous au paradis alterne le récit autobiographique des derniers jours de la mère de Mercedes Deambrosis, à l'hôpital de Marseille et le «roman» d'une jeune fille, Guri, de ses parents, Merceditas et Luis, dans l'Espagne franquiste. Comment peuvent se rejoindre cette mère mourante et l'héroïne de ce qui aurait dû être un conte de fées?? Face au compte rendu clinique et néanmoins bouleversant d'une vie qui s'achève à Marseille se dresse le roman d'une famille espagnole du début du siècle aux années soixante. Et le lecteur de traverser la guerre civile, le Franquisme victorieux, la difficile reconstruction d'un pays en proie aux pesanteurs et à l'hypocrisie de la religion catholique. Une façon peut-être de tenter de comprendre comment une mère peut se muer en tyran... «Il y a des mères tyrans dans mes livres, des mères ogresses. Aucune n'était ma mère.» écrit Mercedes Deambrosis. Cette fois, dans son premier texte autobiographique, elle a magistralement réussi à faire le portrait sans fard de celle qui lui aura reproché sa vie durant de ne pas être la fille qu'elle aurait voulu.

  • In deo

    Nancy Huston

    J'apporte l'autre. J'apporte l'absolument différent. Je suis l'angoisse, la curiosité, le besoin de comprendre. Je me demande. Je me pose des questions. Que va-t-il se passer ? D'où venons-nous ? Qu'y a-t-il eu, jadis ? Et pourquoi ? Je suis ailleurs que là où je suis. Je vis dans le passé et dans l'avenir. Angoisse, mélancolie, ironie, doute et nostalgie me serrent la gorge. Je vous ferai cadeau de tout cela. Nous, cette terre. Nous vivons avec elle, en elle et grâce à elle. Nous sommes là, avec les éléments. Pluie, neige et grêle tombent sur elle, sur nous. Soleil tape sur elle, sur nous. Gel, dégel, saisons se suivent. Saisons de notre vie également. Le temps ne passe pas, il est toujours là, à nos côtés. Maintenant. Maintenant. Nous ne changeons pas. Les choses ont toujours été ainsi. Ainsi. Ainsi. Dans la certitude qu'il le fallait, qu'il le faut, qu(il le faudra toujours. On dit que, lors de ses premiers contacts avec les peuples natifs du Nouveau Monde, Christophe Colomb les croyait faits à l'image véritable de Dieu : corpus in deo. D'où, d'après une étymologie fantaisiste, le mot indien pour les désigner. Dans ce texte incantatoire, bref et puissant, Nancy Huston donne tour à tour la parole à l'Indien et à l'homme blanc. Chacun énonce sa vérité, avec ses mots et ses certitudes, chaque voix dit la matière qui façonne son humanité. Ce sont deux fictions du monde qui se font face. Faisant fi de tout dogmatisme, Nancy Huston interroge le réeldans ses contradictions, entre modernité et tradition, science et religion, solitude et solidarité. Les aquarelles et les pierres noires de Guy Oberson puisent leur inspiration aux confins du dicible. Elles seront ce que l'on désire : masques, écorces, ruches, danses... Elles disent surtout la force et la fragilité des humains, et les rythmes qui les portent.

  • Je me détourne des lisses sentiers balayés, et gravis une piste escarpée, où les racines des arbres nouées ont gravé un grossier dessin dans la glaise jaune. Et, soudain, elle disparaît - toute la jolie surface soigneusement entretenue du gravier et du gazon et des fleurs épanouies, et il y a le bush silencieux et splendide. Sur la mousse verte, sur la terre brune, une vaste éclaboussure de lumière de soleil jaune. Et, partout cette étrange, indéfinissable senteur. Lorsque je l'inspire, elle semble absorber, devenir partie de moi - et je suis vieille de l'âge des siècles, forte de la force de la sauvagerie.

  • Je suis arrivée ici révoltée et bien décidée à ne rien fiche. Puis... il a bien fallu que je me mette au pas. Dix ans, ça fait long. On finit par comprendre qu'il vaut beaucoup mieux se ménager une petite détention pénarde et apprendre tout ce que l'on peut. - Le cachot, en hiver surtout, ça finit par coller des rhumatismes. Maintenant je travaille?: du service général, du bricolage?; je lis et j'écris à mes moments de loisir. Seulement, y a qu'une chose que le personnel n'a jamais pu m'ôter de la tête - c'est mon goût presque maladif de la solitude.

    C'est en prison qu'Albertine Sarrazin a écrit ses deux romans autobiographiques, La cavale et L'astragale. C'est là également que fut rédigé son journal, déclaration d'amour à Julien, où dominent l'introspection et la recherche de soi.
    Les nouvelles qui composent ce recueil, écrites également en prison, puisent toujours aux sources de l'autobiographie, mais dévoilent un autre visage d'Albertine Sarrazin?: celui de l'observatrice qui pose un regard empreint de gouaille, de légèreté et de tendresse sur l'univers carcéral qui fut son monde pendant huit ans. Compagnes d'un jour, amies de coeur ou de malheur, garde-chiourme détestables ou gardiennes justes, Albertine Sarrazin campe la comédie humaine à l'oeuvre dans ce huis clos qui, par la grâce de son style inimitable, devient expérience littéraire.
    Un dernier texte, écrit après sa libération, clôt le recueil?: Albertine se voit décernée en 1966 le prix des Quatre Jurys. Elle écrit «Voyage à Tunis» pour décrire son émerveillement de prendre l'avion, de retourner dans son Maghreb natal, mais sait faire preuve d'une ironie féroce et pleine d'humour lorsqu'elle se peint égarée au sein de ce milieu littéraire qui n'est pas sans lui rappeler la communauté carcérale.
    Ces nouvelles ont été publiées pour la première fois en 1973, aux éditions Sarrazin.

  • Devancer la nuit nous entraîne dans les rapports épistolaires et amoureux d'Anaïs Dobleï et d'Alexis Deblaise. Lui est un écrivain obsédé par la vanité de l'existence ; elle une jeune journaliste amoureuse. Au fil de leurs joutes verbales se dessine la figure d'un homme suicidaire pour qui seul l'amour des mots, infini territoire de jeux, donne encore un sens à la vie. Face à lui, Anaïs, amoureuse, prête à tout pour le distraire de ses pensées morbides, joue le jeu du marivaudage lexical et poétique pour le maintenir du côté de la vie.
    Ceci au risque de brader ses propres sentiments. Parviendra-t-elle à empêcher Alexis de se détruire ? Dans ce drôle de livre plein d'humour souvent noir, Béatrix Beck se délecte de la langue, qui est son matériau de prédilection, et nous régale de trouvailles et d'expérimentations entre le sens et l'usage des mots. Seule Madame Blanche, qui s'occupe d'Anaïs, garde les pieds sur terre, tout comme sa langue argotique et proverbiale, d'une extrême drôlerie.
    Après avoir tenu le prix du livre Inter en 1979 pour La décharge, renouant ainsi avec le succès , Béatrix Beck déstabilise une fois encore ses lecteurs l'année suivante en publiant Devancer la nuit, exercice de style épistolaire d'une incroyable virtuosité, dans lequel elle tente de raviver la mémoire du cher ami Roger Nimier, trop tôt disparu 1962, et qui sert de modèle à Alexis Deblaise. Cette édition de Devancer la nuit est suivie de la correspondance inédite entre Béatrix Beck et Roger Nimier.
    Quoique fragmentaire, elle fait directement écho au roman tant la personnalité désespérée de Roger Nimier y transparaît. Elle raconte également en creux les années cinquante de Béatrix Beck et, en particulier, sa lutte pour devenir française : ce que le Goncourt n'a pas réussi à faire, Roger Nimier y parviendra.

  • Erosongs

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    A l'origine d'Erosongs, il y a un spectacle-performance, créé en 2015. Nancy Huston écrit les textes, les récite et les chante. Guy Oberson peint sur scène. Un musicien improvise.
    De scènes gourmandes et cocasses en exaltation du plaisir déshinibée, Erosongs distille avec humour, fantaisie et poésie les multiples facettes de l'amour physique en vingt-cinq textes qui mettent en scène la relation tantôt fusionelle, tantôt décalée d'un couple en prise avec le désir.
    Les textes de Nancy Huston sont accompagnés de photographies de Guy Oberson, dévoilant de façon pudique mais sans fard la relation privilégiée qui les unit, comme autant de documents d'artiste, de notes de travail, de moments de vie qui nourrissent leur oeuvre commune.

  • Vertige de l'eau

    Polimenova

    Durant la semaine qui précède Noël, dans une capitale de l'est de l'Europe, le destin de trois femmes va se jouer. Elles ne se connaissent pas, ne sont pas de la même génération, se croisent tous les jours à la piscine et l'on suit chacune tour à tour dans ce moment commun de leur vie où tout va basculer... Empreint de légendes et de détours vers le mer- veilleux, éminemment poétique, Vertige de l'eau est un roman fascinant dans lequel Zinaïda Polimenova se plaît à distendre le temps et à se jouer des vraisemblances. C'est à coups de secrets de famille, de révélations, de fausses pistes et de rebondissements, que le puzzle du récit finalement nous livrera ses clés. On plonge en parallèle dans la contemplation des abîmes informels dont Armelle de Sainte Marie ponctue le texte. Ses formes se déploient, se diluent, troublent notre perception des échelles, du temps.

  • Quelque chose de la poussière ou le récit des grands espaces et de la sauvagerie. Tout commence là. Sur une ile hors du temps, à l'ouest du monde. La vieille recueille la bleue, une grande fille -un peu fruste échouée sur la plage. La bleue intègre la famille hors-norme de la vieille. Sa présence subversive va, au fil du récit, faire éclater l'équilibre de ce clan singulier où les esprits des ancêtres côtoient les vivants, où les pierres sont des présences et les animaux des proies avec lesquelles on vit en symbiose. Rythmé par le temps des saisons, animé de l'haleine des bêtes, du souffle du vent, du bourdonnement des moteurs, nourri par la mémoire des morts et le savoir de la terre, le premier roman de Lune Vuillemin est une oeuvre profondément originale, mêlant le drame intimiste et familial au souffle épique d'un road-movie. A la puissance de l'écriture répond l'univers envoûtant des peintures de Benjamin Défossez et ce sont comme des âmes lumineuses qui bruissent dans les profondeurs de ses paysages enténébrés.

  • Je ne pars pas parce que je rêve d'un ailleurs. J'aime mon pays, ma ville, mon quartier, jusqu'à leur arrivée. J'étudie. Je veux bâtir ou soigner. Je rêve, oui, mais de devenir, chez moi, quelqu'un dont le métier change quelque chose au monde. C'est un rêve romantique et ambitieux d'enfant, mais il s'est forgé dans la tendresse des miens et la certitude d'y avoir droit. Il m'appartient. Je ne veux rien fuir.

    Tout commence par une pierre qu'une enfant trouve, oubliée dans un tiroir. Pourquoi un caillou anodin a-t-il pris place parmi les bijoux de sa mère ? La mère alors lui raconte le souvenir d'Azria, une refugiée débarquée un été sur une plage au beau milieu des touristes en villégiature.
    Carole Zalberg sait trouver les mots pour évoquer, avec grâce et simplicité, l'un des sujets les plus brûlants de l'Europe d'aujourd'hui. Alternant le dialogue mère-fille et le monologue d'Azria, Des routes met en évidence la difficulté d'expliquer et de justifier notre indifférence face à ceux qui ont tout quitté pour tenter d'échapper à la terreur ou à la misère.
    Les dessins d'Anne Gorouben qui, de 2015 à 2016, a longuement rencontré les vies et les routes des exilés de la «Jungle» de Calais, témoignent de la volonté de ne pas les laisser sombrer dans l'anonymat, de leur restituer cette humanité qu'on leur nie.

  • Le cheval

    Claude Simon

    Publié dans Les lettres nouvelles, en février et mars 1958, et jamais réédité depuis, Le cheval est le premier jalon de l'histoire du cavalier-brigadier rescapé des Flandres durant la débâcle de quarante que Claude Simon n'a eu de cesse ensuite de recomposer, à commencer par La route des Flandres, qui paraît deux ans plus tard.
    II serait pourtant bien réducteur de considérer Le cheval comme un simple brouillon du roman à venir. Ce «pur cristal taillé, facetté avec art», comme l'écrit Mireille Calle-Gruber dans sa postface, est un récit singulier et autonome, qui éclaire magistralement l'oeuvre de Claude Simon, couronnée en 1985 par le prix Nobel de littérature.

  • Thomas Wolfe (1900-1938) est un géant méconnu de la littérature américaine. Disparu prématurément, il a construit en quelques années une oeuvre monstrueuse et prolifique qui a influencé nombre d'écrivains de Faulkner à Philip Roth en passant par Carson McCullers ou Jack Kerouac.
    Le garçon perdu est un portrait de Grover, le frère aîné de Thomas, disparu quand l'auteur n'avait que quatre ans. Ce frère restera à tout jamais l'enfant idéalisé par sa mère, malgré l'immense succès de Wolfe dans les années 30.
    Ce texte polyphonique nous plonge avec nostalgie dans l'Amérique sudiste du début du XXe siècle. Tout l'art de l'écrivain est de restituer par la maîtrise intense de l'écriture la présence profuse d'un vaste sentiment de perte - celle de la magie du regard de l'enfance dans un monde consumé par le temps.
    Publié pour la première fois en français, Le garçon perdu est la dernière pierre de l'édifice autobiographique qu'est son oeuvre, considérée comme le pendant américain d'À la recherche du temps perdu.
    Clara Citron se glisse entre les lignes, et griffe les pages de ses dessins qui combinent astucieusement le regard de l'enfance à une vision sagace du texte.

  • Le nom du père

    Michèle Gazier

    Je n'avais aucune envie que vous soyez son père. Qu'elle puisse vous connaître et vous aimer malgré tout. Ou vous admirer. Je me suis fabriqué une carapace de mère sans concession. Une femme libre et libérée qui avait accouché d'une enfant du hasard. Et le hasard n'est pas un père, juste un moment d'oubli oubliable. Dans le fond n'est-ce pas cela que vous me demandiez en exigeant la fameuse et terrible formule «sans père»??

    «Tu n'as pas de père?!» C'est la seule réponse aux nombreuses questions sur ses origines que Judith ait jamais reçue de sa mère. Devenue adulte, elle s'est fait une raison, a cessé de se demander pourquoi sa mère s'est toujours entêtée à nier l'existence de ce père qui existe forcément. Pourtant, lors d'un déjeuner dominical, au détour d'une phrase, le fragile équilibre que Judith avait su instaurer bascule.
    En adoptant tour à tour le point de vue de Judith, de sa mère puis de son père, Le nom du père pose une question fondamentale?: comment se construire, grandir et devenir adulte lorsqu'on ne connaît rien de la figure paternelle?? Et une fois acceptée cette béance, comment affronter la vérité??
    D'une puissance extrêmement sensible et redoutablement efficace, l'écriture de Michèle Gazier explore les fêlures et les non-dits auxquels font écho les esquisses fantomatiques, les visages comme effleurés, au charme singulier, de Juliette Lemontey.

  • Quand la nature s'est mise à son chef-d'oeuvre, la fabrication de l'homme, elle n'aurait dû penser qu'à une chose. Au lieu de quoi, tournant la tête, regardant par dessus son épaule, en chacun de nous elle a laissé se faufiler des instincts et des désirs qui sont en désaccord complet avec son être principal, si bien que nous sommes striés, panachés, tout mélangés ; les couleurs ont bavé. Le vrai moi est-il celui-ci debout sur le trottoir en janvier ou celui-là penché au balcon en juin ? Suis-je ici ou suis-je là ? Ou le vrai moi n'est-il ni celui-ci ni celui-là, ni ici ni là, mais une chose si diverse et errante que ce n'est qu'en donnant libre cours à ses souhaits et en le laissant aller son chemin sans entraves que nous sommes en effet nous-mêmes ?

    Sous prétexte d'aller acheter un crayon, Virginia Woolf sort de chez elle un soir d'hiver pour errer dans les rues de Londres. Cette promenade est l'occasion de diverses rencontres étonnantes, et dans le flux de la ville, au long même des phrases, le réel se mêle à l'imaginaire, les souvenirs se confondent avec le présent.
    Dans son journal, le 26 mai 1926, Virginia Woolf note : « Un de ces jours j'écrirai quelque chose sur Londres pour dire comment la ville prend le relais de votre vie personnelle et la continue sans le moindre effort ». Dans les rues de Londres, une aventure paraît un an après dans la Yale Review.
    La traduction d'Étienne Dobenesque serre au plus près l'écriture de l'auteur de Mrs Daloway, et donne comme rarement au lecteur français l'occasion de se plonger dans le stream de Virginia Woolf, ce flot de langage, ce discours qui avance vers son inconnu comme elle-même dans les rues de Londres.
    Antoine Desailly a choisi de s'attarder sur des bribes d'objets, auxquels habituellement nul ne prête attention, glanés au cours de ses promenades urbaines. Ces bouts de rien deviennent le sujet précieux des dessins méticuleux qu'il égrène au fil des pages traçant une cartographie personnelle du périple de Virginia Woolf.

  • Tu n'es pas la première à vouloir faire un enfant toute seule. Je me souviens d'une femme pour qui des feuilles de nénuphar macérées dans une décoction d'ail égrugé ont suffi. Il n'y a pas de recette universelle. Quel que soit l'ingrédient qui t'attend, ta jouissance devra être totale, pleine et absolue. La plupart des malheurs qui surviennent dans l'existence ne sont que les fruits prévisibles de ces étreintes médiocres, de ces jouissances sans extase dont les hommes et les femmes se contentent.

    Marguerite n'a qu'un désir...: un enfant. Une nuit, une chimère vient la visiter, lui enjoignant de se rendre dans la Forêt Noire où la semence dont elle a besoin existe hors de l'homme. Après d'étranges expérimentations, elle tombe enceinte. Daisy naît, grandit. Marguerite ne parvient pas à accepter que l'enfant se détache d'elle. Des événements bizarres surviennent...

    Le premier roman de Justine Arnal fait fi de tous les clichés. Ancré dans une société bien réelle, le merveilleux y règne en maître, la névrose aussi. Sans doute celle de notre époque qui glorifie la relation mère-enfant. Il faudra bien pourtant que l'obsession de Marguerite pour sa fille prenne fin, si Daisy veut pouvoir exister à part entière. Ce ne sera pas sans peine ni sacrifice propitiatoire.

    C'est avec une évidente connivence que Lola B. Deswarte met son imagination au diapason du récit. Les hybrides, chimères et autres créatures qu'elle invente éclairent étonnamment l'univers foisonnant de Justine Arnal.

  • «Songez à librement vivre.» Il me quitta en achevant ce mot, car c'est l'adieu dont, en ce pays-là, on prend congé de quelqu'un comme le «bonjour» ou le «monsieur, votre serviteur» s'exprime par ce compliment?: «Aime-moi, sage, puisque je t'aime.» Imaginez un monde inverse de notre Terre, où les parents obéissent à leurs enfants, où les arbres et les oiseaux parlent, où les guerres ne se pratiquent que si les combattants sont de force totalement égale : vous êtes dans L'autre monde ou Les états et empires de la Lune.
    Les voyages interplanétaires, la montgolfière et le parachute, le magnétophone, la théorie de l'évolution : Cyrano de Bergerac, en visionnaire, a déjà tout anticipé. Et s'il ne s'embarrasse pas des considérations techniques ou pratiques, c'est qu'en poète il affirme le pouvoir absolu de l'imagination.
    Persuadé que l'astre lunaire est un monde comparable au nôtre, le narrateur décide de s'y rendre. Une premier tentative le mène au Canada, d'où il parvient, presque par accident, sur la Lune, mais pour se voir aussitôt capturé par ses habitants. Les sélénites vont à quatre pattes, les uns communiquent au moyen d'un langage musical, les autres au moyen d'un langage gestuel. Ils pratiquent caresses et massages en tant que marques d'hospitalité, se nourrissent d'odeurs et dorment dans des lits de fleurs. La poésie est leur monnaie.

    Iconophage, collecteur d'images de tous genres, recycleur d'un corpus iconographique qu'il hybride, Benjamin Monti est né en 1974 à Liège. Son travail graphique atypique se situe entre la bande dessinée et l'art contemporain. Il participe à la publication de nombreux fanzines. Pour les éditions du Chemin de fer, il a déjà illustré Vies d'un immortel, de Bernard Noël.

  • D'une beauté excessive, chevelure de naïade, oeil de feu, nez grec, Stella Corfou est une femme libre, qui le clame haut et fort. Quand Antoine Leroy la rencontre aux Puces Matabois où elle travaille, il sait qu'elle deviendra sa femme ou qu'il en mourra. Il lui demande sa main, elle accepte. C'est l'amour fou, la vie folle, aussi belle que tragique, jusqu'à la déraison.
    Avec ce roman caracolant et picaresque, paru pour la première fois en 1988, Béatrix Beck, au sommet de son art, atteint une perfection du style dont l'exubérance est sans cesse contrebalancée par les ruptures temporelles et syntaxiques.
    Florence Reymond se nourrit de cette chronique endiablée et la transcrit à sa manière, mêlant à loisir les figures, les rôles, les objets ou leurs desseins. Elle extrait de ce bouillonnement une série d'images impétueuse et fantasque.

  • Finir l'autre

    Arnal

    Nous ne naissons pas prêts. Pas suffisamment prêts, pas suffisamment bien finis. Nous naissons avec un corps mais nous n'avons pas de mots dedans. Et si c'était l'inverse ? Si nous naissions sans corps achevé, mais avec tous les mots pour penser, avant même d'avoir une bouche pour les employer ? Si nous naissions seulement en étant une petite boule de chair pleine de mots ? Vous êtes dans Finir l'autre, où la mère - armée d'un rouleau à pâtisserie et d'autres instruments tout aussi improbables - s'attelle à construire un corps en bonne et due forme...
    Sans y parvenir vraiment puisqu'en grandissant, l'enfant nous expose les nombreux dysfonctionnements qui l'empêchent d'être tout à fait comme les autres. Fantasque, truculent et grinçant, Finir l'autre raconte l'histoire d'un corps qui peine à répondre aux attentes de l'autre et qui refuse pourtant obstinément de rentrer dans le rang. Après le très remarqué Les corps ravis, Finir l'autre confirme l'écriture et l'univers sans pareils de Justine Arnal, une voix avec laquelle il faut désormais compter.
    Qui d'autre qu'Anya Belyat-Giunta pouvait incarner ces circonvolutions de chair, ces tourbillons de langage qui nous emportent et nous grisent ?

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